Un vide sans cesse apparaît dans son âme, et cette fillette apeurée tombe dans l'Infini. Elle ne vit plus, elle agit, et finalement perd toute trace de conscience. Elle devient peu à peu une sorte de cocon vide, une enveloppe sans contenu. Son âme dort doucement et sans savoir ce qu'il se passe à l'extérieur dessine pour elle-même une destinée de Néant. Et d'une rive à l'autre de son esprit, un seul pas suffit à atteindre l'Eternité. Mais quitter les tourments de ce corps ne les rend pas inexistants. La force de sa mémoire la poursuit, et la fillette se perd au sein d'elle même, ne trouve plus le chemin pour rejoindre les hommes.
Ils lui semblent si loin, si différents, qu'elles ne les croient même plus de sa propre espèce. Ils la détestent, elle en est sûre. Elle pleure, se noie dans ses larmes, parce qu'elle se sent seule. Et fait tout pour s'éloigner de ces hommes qu'elle finit par haïr, elle aussi, elle fait tout pour ne jamais plus leur ressembler. Elle ne veut plus souffrir.
La fillette a compris ce qui fait les hommes: les sentiments. La compassion, la haine, l'amour, la tristesse, l'espoir. Autant de sentiments corrompus qui la pervertissent et la rendent faible. Elle doit s'en séparer, elle le sent. C'est un long voyage, et difficile. Elle peut perdre tout ce qui fait d'elle un être détestable, mais doit aussi renoncer à tout ce qu'il l'entoure, et s'enfermer à jamais dans la Solitude.
Petit à petit, elle abandonne les siens, relâche son esprit. Et devient finalement une machine. Elle n'est plus alors une fillette mais une chose, vide de toute émotion, et de raison. Elle décide alors de s'appeler Cyborg, fille d'elle-même, fin de transformation.
Dès lors, plus de rage incontrôlée ni de haine incontrôlable.
Elle est Cyborg. Seulement Cyborg. Et elle est là.
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Maintenant, elle Cyborg. Elle a fini sa vie. Mais elle est toujours là. Et malgré la perte de son coeur, elle ne perd pas ses yeux. Et voit les hommes qui la voient comme une fillette, une vraie fillette. Et voit leur souffrance. Et voit leur malheur. Et malgré la perte de son coeur, elle ne perd pas ses souvenirs. Et rie intérieurement de voir que les hommes ont mal autant qu'elle a eu mal. Puis quand les hommes essayent de lui parler, elle sait disparaître au fin fond d'elle-même. Alors ces hommes ne voient au travers de ses yeux que deux vitres claires, mais sans fond, sans paysage. Elle reste là alors, sans bouger, et pense. Et même si des milliers d'hommes se pressent autour d'elle, Cyborg est seule. C'est ce qui fait d'elle Cyborg.
Et finir sans les hommes, tel est son désir est son destin. Et quand son corps s'arrêtera, ce qu'elle sait inévitable, alors enfin elle sera libre, et pourra apparaître dans l'Eternel. Elle ne sera pas éteinte, jamais, mais libre de tout.
Cyborg est parfaite.
Mais maintenant, elle est encombrée par ce corps. Et elle marche, sans se soucier de savoir si elle marche dans le sens des hommes. Elle ne les voit pas, ces hommes. Elle marche seulement, indifférente.
Cyborg s'assoie dans l'ombre et plonge en son intérieur encore et encore, et chaque fois plus profondément. Et chaque fois, elle met un peu plus de temps à refaire surface.
Tous les hommes sont intrigués par Cyborg. Ils gravitent autour d'elle, muette, aveugle, sourde, glacée, pétrifiée, immobile. Ils gravitent autour d'elle qui voulait les fuir. Ils tentent de faire d'elle un exemplaire de leur espèce, pour retrouver qu'elle est comme eux. Pour retrouver quelque chose qu'ils connaissent. Parce qu'ils ont peur de Cyborg. Elle n'a pas peur, elle.
Le Destin comprend et encourage Cyborg. Le Destin lui fait don d'une capacité humaine: le Mépris. Et Cyborg s'amuse de voir que les hommes s'efforcent de lutter contre elle. Elle ne laisse rien paraître. Si bien que les hommes voient ce que verrait chaque être rationnel, une fillette. Bien de chair et de sang. Mais seulement un corps, comme si rien ne l'habitait.
Elle ne sit pas sourire, ni rire, ni pleurer, ni rêver, excepté ce Rêve.
Un unique Rêve, qui fait qu'elle sera bientôt débarrassée de la dernière chose qui l'encombre encore. La perte de son corps, voilà ce que veut Cyborg. Et elle se lasse des hommes trop prévisibles, trop semblables. Elle ne veut plus rester là, à voir la liberté au loin. Lasse d'attendre sa Libération, elle voit les hommes une dernière fois, et voit qu'ils savent mettre fin à leur vie par eux-même.
Alors elle monte au sommet du plus haut édifice. Elle sent le vent caresser doucement son corps. Elle sait que bientôt elle sera en paix. Ses yeux voient le sol, très loin, et par transparence apparaît le Néant, son monde, sa joie, sa Délivrance. Elle pose un pied sur le rebord, et se dresse face au vide. Ce vide qu'elle connaît si bien. Et avant de se laisser tomber calmement, une larme coule sur son visage, et croise le coin d'un sourire nouvellement tracé. Puis elle bascule, elle vole, et atteint enfin le sol. Finalement, voilà le Vide, le Néant véritable, l'Eternel.
Qu'est Cyborg ici?
Un souffle, elle est une étoile invisible mais battante à jamais.
Elle est Cyborg.

